HISTOIRE • RECHERCHE • CONSERVATION

🛁 La baignoire de Marat

Histoire, circulation et conservation d’une relique de la Révolution française, de 1793 à nos jours
Présentation du dossier
La Mort de Marat, tableau de Jacques-Louis David

La Mort de Marat, Jacques-Louis David, 1793.

Le présent dossier retrace l’histoire de l’un des objets les plus emblématiques de la Révolution française : la baignoire dans laquelle Jean-Paul Marat fut assassiné le 13 juillet 1793 par Charlotte Corday.

Si les circonstances de cet assassinat sont aujourd’hui parfaitement connues grâce aux témoignages contemporains et au célèbre tableau de Jacques-Louis David, le destin de la baignoire demeure beaucoup plus mystérieux.

Le 14 novembre 1793, David offre à la Convention son tableau La Mort de Marat, peint en hommage au « martyr de la Révolution ».

Pendant plus de deux siècles, le parcours de la baignoire s’est transmis au travers de traditions familiales, de récits de presse, de recherches généalogiques et de documents d’archives, sans qu’aucune étude d’ensemble n’ait permis d’en reconstituer avec précision la chaîne de circulation.

Une enquête historique globale

Le présent dossier a pour ambition de rassembler, confronter et analyser l’ensemble des sources actuellement connues afin de reconstituer, aussi fidèlement que possible, le parcours de cette relique révolutionnaire depuis l’appartement de Jean-Paul Marat jusqu’à sa conservation actuelle au musée Grévin.

Cette recherche repose sur un important travail d’investigation associant archives d’état civil, registres paroissiaux, recensements de population, testaments, archives notariales, documents communaux et départementaux, presse nationale du XIXᵉ siècle, recherches généalogiques et publications historiques.

Chaque information est confrontée aux documents originaux afin de distinguer les faits établis des traditions familiales ou des hypothèses encore en discussion.

De 1793 à 1805 : les années obscures

L’histoire de la baignoire s’organise autour de plusieurs périodes distinctes.

La première couvre les années 1793 à 1805, période durant laquelle l’objet disparaît pratiquement des sources connues.

Les récits publiés à la fin du XIXᵉ siècle rapportent que la baignoire aurait été acquise vers 1805 par le général Marie-Joseph André Augustin Capriol de Saint-Hilaire, auprès d’un marchand de ferraille parisien.

Cette acquisition, bien qu’admise par la tradition familiale et reprise par plusieurs auteurs, reste aujourd’hui à conforter par des preuves documentaires directes.

Le château de Beauchamp

À partir de son arrivée au château de Beauchamp, à Taverny, la chaîne de conservation devient beaucoup plus lisible.

Conservée durant plusieurs décennies par la famille Capriol de Saint-Hilaire, la baignoire est ensuite transmise à leur fille, Marie Adélaïde Capriol de Saint-Hilaire.

Celle-ci accompagne l’abbé Joseph Rio lors de son départ pour la Bretagne en 1852.

Le séjour sur l’Île d’Arz

Le séjour sur l’Île d’Arz constitue l’un des apports majeurs de cette étude.

Longtemps évoqué de manière très succincte dans les publications existantes, il apparaît aujourd’hui comme une étape essentielle dans la conservation de la baignoire.

Les recherches menées dans les archives de l’état civil permettent d’établir que Marie Adélaïde Capriol de Saint-Hilaire termine son existence sur l’Île d’Arz.

Son acte de décès indique qu’elle est décédée au domicile de Marie Joseph Rio, qui l’hébergeait durant les derniers mois de sa vie. Cette mention officielle constitue un élément documentaire particulièrement important.

Marie Joseph Rio et Joseph Bulot

Marie Joseph Rio, née le 10 octobre 1801 à l’Île d’Arz, est la veuve de Joseph Bulot.

Joseph Bulot, capitaine, est né le 1ᵉʳ janvier 1799 à l’Île d’Arz et décédé avant 1861.

Marie Joseph Rio décède elle-même sur l’île le 28 novembre 1867, à l’âge de soixante-six ans.

La présence de Marie Adélaïde Capriol de Saint-Hilaire à son domicile, attestée par l’acte de décès, confirme les liens étroits existant entre les familles Capriol de Saint-Hilaire, Rio et Bulot durant les dernières années de la vie de Marie Adélaïde.

Un nouveau maillon documentaire

Cette découverte apporte un éclairage nouveau sur les conditions dans lesquelles la baignoire fut conservée sur l’Île d’Arz après son arrivée avec l’abbé Joseph Rio.

L’identification de Marie Joseph Rio constitue ainsi un élément essentiel de la chaîne de conservation de la baignoire.

Pour la première fois, un document officiel permet de localiser précisément le lieu où résidait Marie Adélaïde à la fin de sa vie et d’identifier la personne qui l’accueillait.

Cette donnée renforce considérablement la continuité historique entre la famille Capriol de Saint-Hilaire, l’abbé Joseph Rio et la transmission ultérieure de la baignoire.

Le legs à l’évêché de Vannes

Après le décès de Marie Adélaïde Capriol de Saint-Hilaire, puis celui de l’abbé Joseph Rio en 1876, la baignoire est léguée à l’évêché de Vannes conformément à son testament.

Elle est alors confiée à l’abbé Le Cosse, curé-doyen de Sarzeau, qui en devient le dépositaire.

Pendant plusieurs années, la baignoire demeure conservée au presbytère de Sarzeau dans une relative discrétion.

La révélation du Figaro en 1885

Cette situation change radicalement lorsque Le Figaro, en juillet 1885, publie un important reportage révélant au grand public l’existence de cette relique de la Révolution française.

Dès lors, de nombreux visiteurs, collectionneurs et institutions manifestent leur intérêt pour son acquisition.

L’abbé Le Cosse refuse d’abord plusieurs propositions. Son intention n’est pas de tirer un bénéfice personnel de cette relique, mais d’obtenir une somme suffisamment importante pour financer des œuvres d’intérêt général au profit de sa paroisse.

Un projet au service de la paroisse

Les témoignages de l’époque rapportent que l’abbé Le Cosse espère notamment contribuer à la reconstruction ou à l’agrandissement des établissements scolaires et soutenir diverses œuvres paroissiales.

Plusieurs acquéreurs potentiels, parmi lesquels le musée Carnavalet, renoncent finalement à l’achat, soit en raison du prix demandé, soit en raison des interrogations subsistant alors sur l’authenticité de la baignoire.

Des collectionneurs privés et des organisateurs d’expositions se manifestent également, sans parvenir à un accord.

La vente au musée Grévin

En 1886, l’abbé Le Cosse accepte finalement la proposition formulée par Gabriel Thomas, administrateur du musée Grévin.

La vente est conclue pour la somme de 5 000 francs, montant important pour l’époque mais inférieur aux espérances initiales du curé.

Le produit de cette vente est affecté, non à un enrichissement personnel, mais au financement d’œuvres paroissiales, notamment à la reconstruction et à l’agrandissement de l’école des filles de Sarzeau.

Cette opération donne ainsi à la relique révolutionnaire une vocation éducative et sociale.

Acte de cession du 8 juillet 1886

Sarzeau, le 8 juillet 1886.

Je soussigné L. Cossé, chanoine honoraire, ancien doyen de Sarzeau, évêché de Vannes, Morbihan, cède au Musée Grévin, contre la somme de cinq mille francs, la baignoire de Marat dont je suis le légitime propriétaire.

Je la tiens de la dame Mad. Gordon, fille du sieur Rio et nièce de M. Rio, prêtre habitué à l’Île d’Arz, Morbihan.

Origine déclarée de la relique

Cette baignoire appartenait primitivement au général de brigade comte Capriol de Saint-Hilaire, qui l’avait achetée à Paris au commencement du siècle.

Elle appartint ensuite à sa fille, Mademoiselle la Comtesse Capriol de Saint-Hilaire, dont M. Rio, prêtre, était légataire universel.

Cette demoiselle est décédée chez lui à l’Île d’Arz.

J’invoque à l’appui de l’indiscutable authenticité de cette curieuse relique le témoignage des familles des différents propriétaires.

Fait à Sarzeau le 8 juillet 1886.

Le Cossé

La conservation au musée Grévin

Par cette acquisition, le musée Grévin poursuit un double objectif : préserver un témoin exceptionnel de l’histoire de la Révolution française et présenter au public un objet authentique associé à l’assassinat de Jean-Paul Marat.

Depuis 1886, la baignoire est conservée dans les collections du musée, où elle demeure l’une des pièces historiques les plus remarquables.

Les acteurs de la transmission

Au-delà de la seule histoire d’un objet, cet ouvrage met en lumière le rôle des hommes et des femmes qui ont assuré sa transmission au fil des générations.

  • Le général Capriol de Saint-Hilaire
  • Marie Adélaïde Capriol de Saint-Hilaire
  • L’abbé Joseph Rio
  • Marie Joseph Rio
  • Joseph Bulot
  • L’abbé Le Cosse
  • Les journalistes du Figaro
  • Les responsables du musée Grévin
Une démarche fondée sur les preuves

L’objectif de cette étude n’est pas de reprendre une tradition, mais d’en vérifier les fondements.

Chaque événement est replacé dans son contexte historique et évalué selon son niveau de preuve, afin de distinguer les faits établis par les archives des récits transmis par la mémoire familiale ou par la presse.

Conclusion et perspectives de recherche

En reconstituant, pour la première fois de manière continue, la chaîne de circulation de la baignoire de Marat entre 1793 et nos jours, ce dossier entend apporter une contribution originale à l’histoire de la Révolution française.

Il met également en évidence le rôle déterminant joué par Taverny, l’Île d’Arz et Sarzeau dans la préservation de cette exceptionnelle relique historique.

Cette étude ouvre enfin de nouvelles perspectives de recherche sur son parcours et sur les femmes et les hommes qui en ont assuré la transmission jusqu’à son entrée au musée Grévin.

La Baignoire Marat (circulation)